INTUITION


INTUITION
INTUITION

Le terme d’intuition désigne la manière d’être d’une connaissance qui comprend directement son objet, par un contact sans médiats avec lui, et sans le secours des signes ou des procédés expérimentaux. À ces caractères d’immédiateté on relie en général d’autres caractères, celui d’une pensée anticipatrice qui devance les preuves, ou d’une compréhension profonde qui va de l’apparence vers la réalité des choses. Cette acception générale laisse place à de nombreux types de l’intuition, s’échelonnant entre l’appréhension sensible et l’intellection pure.

L’existence ou la nature de l’intuition, qui concerne des domaines complexes et variés, appelle elle-même une justification, ou une interprétation, et la notion a constamment reçu des élaborations philosophiques. On peut suivre un courant majeur, allant de la philosophie antique à la philosophie classique, et qui met au centre les pouvoirs d’une intuition intellectuelle indépendante de l’expérience et contrôlant le discours. Avec l’idéalisme transcendantal de Kant apparaît une nouvelle conception, qui fait de la pensée intuitive une activité opérant sur les contenus et les formes sensibles. Cette conception a de nombreux développements modernes, directs ou réinterprétés par l’idéalisme radical, qui voit dans l’intuition une pensée pleinement productive de l’objet. Elle est contestée aussi par des orientations plus empiristes ou plus phénoménistes, qui séparent l’intuition du concept ou de la catégorie pour la rapprocher de la chose même ou de la donnée immédiate.

Dans les doctrines proprement scientifiques ou méthodologiques, l’intuition est prise comme une fonction parmi d’autres entrant dans l’économie du savoir. Aussi, dans la mesure où l’on maintient la valeur des assurances ou des motivations intuitives, on leur impose des limitations, en composant les conditions intuitives avec les conditions formelles ou techniques d’une connaissance exacte.

L’usage du terme d’intuition connaît certaines ambiguïtés de principe, car on peut opposer la connaissance intuitive à toute connaissance utilisant les techniques et les signes, ou bien au contraire chercher la liaison ou l’interpénétration de ces modes de connaissance. Alors que la métaphysique de l’intuition d’une part, la doctrine positiviste des signes de l’autre, poussent l’opposition à l’extrême. On rapprochera ici les pôles de la connaissance en faisant l’étude des actes signifiants qui s’exercent au niveau des opérations et des signes.

1. L’idée d’une expérience ou d’un savoir intuitif

Le terme d’intuition relève du langage de la «vision». Étymologiquement, intueor , intuitus se rapportent à l’acte et à l’attention du regard. Aussi, dans son sens large, sera intuitive une atteinte directe de l’objet qui se présente dans sa pleine patuité. En fait, dans le vocabulaire philosophique et culturel, le terme d’intuition a recueilli l’héritage de la notion grecque de la 益礼兀靖晴﨟 (noèsis ), acte simple de la pensée qui ne se disperse pas dans les moments de la perception ou du discours et évite les détours de la 嗀晴見益礼晴見 (dianoia ). Plus récemment, et sous l’influence de la pensée allemande, le terme a récupéré les valeurs de l’Anschauung ou de l’Erschauung , c’est-à-dire d’une synthèse opérée par l’imagination sur les bases d’une expérience sensible. Ainsi, par son origine et par ses développements, le terme d’intuition est apte à désigner toute forme de compréhension immédiate, et concerne des couches très diverses du savoir. On parlera aussi bien de l’assurance intuitive que nous avons de la présence des choses, laquelle requiert un signalement sensoriel, que de la certitude intuitive que nous avons d’une vérité rationnelle, c’est-à-dire d’une évidence dégagée des repères sensibles.

Il faut remarquer que l’intuition caractérise un acte complet ou total de la conscience, qui est «compréhension» en même temps que «contact»: on ne parle guère de la sensation comme d’une intuition, malgré le caractère direct de l’affection des sens. En revanche, on pourra voir dans la perception, qui nous assure de l’existence ou de l’identité d’une chose et rend manifeste son organisation, une forme première de l’intuition. Ce mode perceptif pourra être élargi dans la direction de l’épreuve que nous faisons de l’existence des vivants ou des autres sujets: nous saisirions par «empathie» le sens des conduites d’autrui, sans avoir à le conclure par des inférences analogiques. Ce sont les psychologies «nativistes», ou d’une autre manière la Gestaltpsychologie , qui ont surtout marqué ce pouvoir étendu de l’intuition concrète: elles s’opposaient ainsi à l’empirisme, qui voit dans la perception une somme d’associations.

À ces aspects d’immédiateté ou de patuité se joignent assez aisément d’autres caractères: l’intuition est «anticipatrice», et elle est «pénétrante». Elle nous donne le sens d’une situation avant que les éléments de celle-ci ne soient entièrement explorés ou scrutés. Précisément la «psychologie de la forme» a mis en valeur cette part de la vue organisatrice, de l’insight , qui permet la résolution des problèmes pratiques ou théoriques. Mais, d’une autre manière, l’intuition va à l’essentiel et fait le passage du phénomène à l’être des choses. On retrouvera cette caractérisation de l’intuition dans de nombreuses doctrines, soit ontologiques, soit phénoménologiques, de la connaissance.

Toutefois, cette dimension du savoir, qui est saisie directe de l’essentiel, avait été envisagée d’abord, dans une tout autre perspective, par le rationalisme classique, où les notions d’intuition et d’intellection se recouvrent. Les principes les plus idéaux ou les plus rationnels du savoir doivent être «donnés» d’une certaine manière par l’intuition avant qu’on ne puisse raisonner à partir d’eux. La fameuse affirmation de Pascal, que les principes de la géométrie viennent du cœur et non de la raison, se laisse comprendre dans cette perspective: l’intuition est fondatrice et fournit des vérités qui ne peuvent venir ni de l’expérience ni de l’argumentation.

Pour bien concevoir cette assimilation de l’intellect à un pouvoir intuitif, il faudrait ajouter à l’idée d’une connaissance fondatrice celle d’une connaissance unitive. L’intuition précède le discours, mais aussi elle saisit par un acte unique les vérités qu’il analyse et décompose. Ce pouvoir comporte une interprétation surtout épistémologique: l’intuition permet le savoir comme synthèse ; mais on peut lui donner un sens plus métaphysique: l’intuition va à l’être au-delà de la dispersion des apparences et des divisions du langage. C’est la voie qu’ont suivie des doctrines tantôt rationalistes tantôt mystiques, qui ont en commun ce postulat que l’intuition nous conduit vers l’être en tant qu’unité, et qu’elle est la capacité proprement ontologique de la pensée humaine.

On le voit, le thème de la compréhension immédiate a de multiples implications psychologiques, épistémologiques ou ontologiques, et s’accorde à de multiples versions, les unes plus réalistes, les autres plus rationalistes: il s’agit de savoir dans quelle mesure l’intuition a prise sur le réel, le concret, et dans quelle mesure elle nous oriente vers les essences intelligibles. C’est ainsi que les usages, à la fois vagues et surdéterminés, que notre culture fait du terme d’intuition, demandent à être éclairés par une histoire des doctrines et des analyses philosophiques.

2. Les étapes majeures d’une philosophie de l’intuition

La tradition de l’intuition intellectuelle

Cette tradition se laisse suivre, dans sa formation et ses développements, depuis la pensée antique, platonicienne et aristotélicienne, jusqu’à la pensée classique, dominée par les vues cartésiennes. Malgré la variation du thème, on peut marquer certaines dominantes: le rationalisme idéaliste, dont il est question, sépare nettement l’intuition intellectuelle, opération du 益礼羽靖 (nous ) ou de la pensée pure, de l’intuition sensible, de l’ 見晴靖兀靖晴﨟 (aisthésis ), bien qu’elle attribue à l’une et à l’autre un caractère surtout réceptif; l’intuition intellectuelle est contemplation, rencontre et déploiement d’une évidence qui se donne à la pensée humaine. Il faut ajouter qu’elle contrôle le discours, de sorte que l’évidence et la démonstration ne sont pas deux genres autonomes de connaissance, mais que la seconde a surtout pour rôle de rendre la première plus explicite.

La doctrine aristotélicienne du savoir porte à un très haut degré la solidarité des composantes de celui-ci: l’expérience sensible signale ou annonce l’idée, dont la noèsis prend possession, et dont la déduction développe les implications. Dans l’économie du savoir, l’intuition intellectuelle a le rôle initiateur, elle fournit à la fois les points de départ et l’orientation de l’opération rationnelle: elle est la puissance des axiomes, des certitudes sans lesquelles la pensée n’aurait pas de garantie sur la vérité de ses concepts; mais de plus elle contrôle et englobe le mouvement même du discours. Le syllogisme est le procédé logique qui coordonne les termes extrêmes par l’intercalation des termes moyens, mais ce faisant il déploie l’évidence des raisons, il explicite le pouvoir de l’essence qui lie les propriétés dépendantes à la substance. Il faut se placer hors de cette puissante synthèse aristotélicienne pour trouver des motifs de rupture entre l’évidence intellectuelle, l’expérience et le discours. Ainsi dans la tradition platonicienne les idées ou essences sont transcendantes au réel. Il est vrai que l’intuition de l’esprit, qui est vision de ces essences, se prolonge dans un discours pleinement éclairant qui est la dialectique, mais celui-ci précisément se développe sur un plan supérieur à celui de la sensation ou du discours descriptif. La rupture se consomme dans la doctrine néo-platonicienne qui a un couronnement mystique, et qui marque la divergence entre la connaissance intuitive, tournée vers l’Un, et la connaissance discursive, qui se développe au niveau des existences séparées. Mais, par ailleurs, l’Antiquité ébauche une conception à la fois formaliste et empiriste de la connaissance, dont les traits apparaissent dans le stoïcisme: il existe des rapports purement syntactiques entre les signes, un cadre vide de l’énonciation, qui doit être rempli par les faits d’expérience.

C’est cet héritage déjà complexe qui est repris par les conceptions médiévales, puis par les conceptions classiques de la connaissance. La scolastique s’efforce de concilier la doctrine augustinienne, néo-platonicienne, de l’intuition intellectuelle, la doctrine aristotélicienne de l’abstraction, selon laquelle les espèces intelligibles ont à être extraites du sensible, et la doctrine nominaliste des signes. À l’époque de l’humanisme et dans la grande époque classique, la conception de la connaissance se réorganise à nouveau autour du primat de l’intuition intellectuelle. Cette tendance augustinienne est renforcée par l’importance nouvelle que l’on accorde au modèle mathématique de la connaissance, étant donné qu’on interprète la 猪見兀靖晴﨟 (mathésis ) comme un enchaînement des évidences intellectuelles.

Dès lors la connaissance abstractive, classificatrice, signalétique, est reléguée à un niveau inférieur. La connaissance vraie est une analyse orientée vers l’évidence des vérités simples et prolongée par le parcours déductif des évidences. Le thème de la «vision en Dieu», soutenu par Malebranche, confirme la dépendance de toute vérité rationnelle et morale vis-à-vis de l’intellect divin. Spinoza porte à sa plus grande ampleur cette doctrine classique, en dessinant les étapes d’une connaissance qui est réflexion de l’expérience dans le discours et réflexion du discours dans l’intuition, et qui, par ces phases, remonte des effets vers leurs conditions logiques et des conditions vers la cause absolue.

On reconnaîtra l’aboutissement de cette grande tradition dans la doctrine de Leibniz qui résume tout un passé philosophique en proposant des vues d’avenir. La pensée symbolique, appuyée sur la cohérence des écritures, joue un grand rôle, mais elle ne se disjoint nullement de l’intuition intellectuelle. D’une part, la pensée aveugle, qui utilise l’automatisme des signes, peut toujours se réeffectuer dans les évidences patentes, en revenant à la source des définitions; d’autre part, les «essences» sont les contenus ultimes du savoir, les «possibles» transcendants aux langages qui les formulent; et, enfin, il y a transition du sensible vers l’idée, mais les sensibles ne sont nullement des matériaux incoordonnés, ils acquièrent une cohésion grâce à un sentiment subconscient des liaisons et analogies que l’intellection porte au niveau explicite. Par là, le rationalisme leibnizien évite les conséquences empiristes ou nominalistes que développent déjà Hobbes ou Locke.

De l’intuition opératoire à l’intuition productive

La critique kantienne, qui est à l’origine de la plupart des épistémologies modernes, maintient le rôle fondamental de l’intuition, mais lui donne un sens tout nouveau. En vertu du principe de l’idéalisme transcendantal, qui est une philosophie du sujet, cette notion perd son caractère réceptif ou contemplatif; elle relève de l’acte ou de l’objet comme produit d’un acte. La doctrine de l’intuition assure une reprise de l’initiative du sujet sur la passivité des impressions sensibles, dans lesquelles l’associationnisme humien cherchait une base suffisante pour le savoir. L’Anschauung kantienne marque le pouvoir des formes sur les matériaux qu’elles informent. Elle est le principe de liaison entre toutes les conditions formelles du savoir. Elle opère selon les formes de la sensibilité, par lesquelles tout contenu d’expérience est soumis à l’ordre de l’espace et du temps. L’acte de l’imagination fait du sensible un représentable, et elle est contrôlée elle-même par le schématisme de la pensée intuitive, qui construit les objets conformément aux lois catégorielles de l’entendement. Ainsi le nombre est un schème opératoire de l’engendrement temporel des objets purs, qui réalise la catégorie de la quantité.

De cette conception de l’intuition ressortent d’importantes conséquences: d’abord sans doute la logique formelle, la logique du discours est incapable de rendre raison de l’existence des objets de connaissance. Mais, par ailleurs, l’acte constructif est toujours limité par l’existence d’une réceptivité, et la connaissance intuitive ne peut jamais atteindre des objets absolus ou transcendants: l’intuition intellectuelle du vrai, au sens où le concevait la philosophie classique, perd son sens. S’il y a chez l’homme un équivalent d’une connaissance trans-sensible, celle-ci n’est plus «savoir» mais «conscience»: la conscience atteste l’existence du sujet sous la succession de ses états sans dévoiler sa nature; ou bien elle confirme la destinée du sujet libre par le sentiment de l’obligation morale ou par le sentiment esthétique de la finalité, sans éclairer la relation du sujet à l’absolu. Étant intuitive et active, la connaissance humaine est de ce fait même finie.

Cette idée du savoir, rationnelle et positive à la fois, a été retenue par l’école de Marbourg qui exerça une influence notable sur la conception philosophique des méthodes et de la portée de la science. Mais, avec l’«idéalisme absolu» des post-kantiens allemands, la doctrine de l’intuition se donne une signification plus ambitieuse. Elle récupère en grande partie les pouvoirs qui étaient ceux de l’intuition intellectuelle chez Plotin ou chez Spinoza, tout en leur adjoignant les pouvoirs réflexifs de la conscience et la fonction active et productrice d’une pensée qui instaure ses objets.

Ainsi le «je pense» désigne l’initiative radicale de tout savoir, qui pose un objet pour le connaître, la règle intérieure du savoir, qui est retour de l’intelligence sur ses produits, et l’aboutissement du connaître, qui est le monde restitué à la conscience de soi. L’acte rationnel assure la réciprocité même de la forme et des matériaux du savoir: ainsi l’homme ne se pose comme un existant agissant que vis-à-vis d’un monde qu’il amène par son action et sa connaissance à la légalité. Les catégories qui confèrent leurs normes à la réalité se produisent elles-mêmes comme les opposés et les complémentaires les unes des autres: la finalité est le produit de la réflexion de l’agent spontané sur lui-même, pour autant qu’il donne une mesure normative à un monde qu’il a soumis à la forme de la nécessité. Le savoir, comme production indéfinie des formes, est dialectique, mais il est en même temps intuitif en tant qu’il ressaisit la liaison interne de l’intention et de ses produits, de l’origine et du terme des actes. À vrai dire, c’est dans la philosophie de Schelling que ce moment de l’intuition devient tout à fait central: la connaissance humaine reproduit un cosmos qui est déjà institué par l’intelligence divine et qu’elle saisit unitivement, au niveau de l’intuition esthétique et religieuse, au-delà de la finitude du discours. La place de l’intuition est plus relative dans la doctrine de Fichte, qui repose sur le mouvement indéfini des productions et des réflexions. Et Hegel fait la critique de l’intuition comme plénitude d’une présence sans médiation: l’intuition vraie ne peut que couronner le procès dialectique; elle consacre les échanges du savoir qui lient l’extériorité et l’intériorité, l’existence du concept comme objet et comme sens.

Portant à l’extrême les tensions de la compréhension intuitive et de la connaissance catégorielle, l’idéalisme post-kantien prépare par là même un retournement philosophique: les doctrines modernes de l’intuition tendent à dissocier la cause de l’intuition de celle du concept.

Vers une intuition non catégorielle de la vie et du sens

L’intuitionnisme contemporain est, en effet, la recherche d’un au-delà de la logique. Au lieu que l’idéalisme kantien et post-kantien ne voulait concevoir l’objet que comme une médiation du concret par le formel, il s’annonce comme un retour au concret et veut mettre la conscience dans un rapport direct avec la réalité. Il se dessine dans un certain climat implicite du phénoménisme anglais et explicite ses thèmes dans la doctrine bergsonienne de la conscience ou dans la phénoménologie husserlienne.

En effet, le phénoménisme de Berkeley s’affirme dans une critique qui porte à la fois contre une réalisation des construits artificiels de la science et contre l’associationnisme des empiristes, lié à une vue mécaniste de la réalité. Il veut opérer un retour au phénomène pris dans son intégrité, et nous met en présence d’un sensible pénétré d’analogies, de liaisons symboliques, manifestant le fonds spirituel de la réalité. C’est un sentiment analogue de la pleine positivité du concret qui justifie l’intuitionnisme bergsonien, bien que celui-ci ne puisse être séparé du sentiment d’une création immanente au réel, et d’une interprétation vitaliste de l’évolution. Bergson veut adresser une critique radicale à l’idéalisme antique ou moderne, qui interpose des formes ou des schèmes entre la conscience et le réel. Le retour au réel est suppression de cette distance. Comme le réel est vie et élan, l’intuition se réalise toujours par quelque expérience de la durée: communication de l’homme avec le monde par un accord du rythme de sa propre existence avec le rythme cosmique, coïncidence du sujet avec lui-même dans une saisie de son propre élan. Cette coïncidence sans distance qui est l’intuition se réalise par un rejet des médiats du langage et par une réconciliation paradoxale de l’instant où elle se réalise avec la totalité temporelle où l’existence se déploie.

La phénoménologie de Husserl est une doctrine complexe du savoir, qui reprend en charge les conditions d’une pensée rationnelle tout en cherchant son fondement en deçà de tous les concepts constitués. La priorité qu’elle accorde à l’intuition se marque dans le rôle qu’elle confère à la Wesensschau , la «vision des essences». Elle pose en principe la dépendance de toute pensée qui utilise les symboles vis-à-vis d’une évidence originaire, dans laquelle le contenu signifié est «donné en personne». C’est ce qu’on a pu appeler l’affinité «cartésienne» de la pensée de Husserl. Mais l’apport caractéristique de la phénoménologie est ailleurs. L’intuition des essences ne s’obtient, en effet, que par une conversion de la conscience, qui retourne des objets produits par elle vers son acte même, l’intentionnalité, dans laquelle s’effectue la production des objets. C’est la «mise entre parenthèses» des textures empiriques et catégorielles, la révélation de la «structure noématique» de l’objet, laquelle est le corrélatif direct des actes noétiques et de leur enchaînement motivé.

Le champ noématique qui s’offre ainsi à la compréhension n’est nullement un domaine d’entités abstraites ou formelles. Au contraire, il contient les liaisons fondatrices selon lesquelles les matériaux deviennent formes et les occasions deviennent lois; chacune des «essences» renvoie à la totalité du domaine eidétique, car elles ne prennent sens que les unes par les autres. L’investigation phénoménologique veut lever l’opposition du rationnel et de l’empirique, car la conscience se rend présente à la genèse des types à partir des singularités de l’empirie et de l’engendrement inverse de ces dernières par la variation même des types; elle veut abolir la distance entre le subjectif et l’objectif, deux pôles de toute expérience qui se constituent mutuellement dans leur échange même. En bref, elle tend à transgresser les limites que semblerait lui imposer le vocabulaire des «essences». Elle se rapproche de plus en plus d’une histoire concrète de la conscience, où s’atteste l’enchaînement des synthèses de la connaissance sur les liaisons vécues dans l’expérience du monde, et la dépendance des objectivités ou des vérités vis-à-vis des approches concrètes de l’action ou des échanges intersubjectifs que le langage entretient. Par là, la phénoménologie, tout en majorant les aspects intuitifs, révise profondément la notion même d’intuition.

3. La question de l’intuition dans la doctrine de la science

Si l’on consulte les doctrines techniques qui sont des réflexions sur la méthodologie des sciences, on retrouvera la plupart des aspects de l’intuition dont on a fait état précédemment au cours de l’analyse philosophique. Cela en raison de la complexité même du savoir scientifique, et des échanges de vocabulaire qui ont eu lieu entre méthodologie et philosophie. Le savoir scientifique est concerné par l’intuition perceptive qui lui fournit ses références primaires, par l’intuition au sens «cartésien» qui est la délimitation des évidences, et encore par l’«intuition productrice» des kantiens en tant qu’imagination formatrice de schèmes, ou même par l’«intuition compréhensive», saisie du subjectif par le sujet, qui peut jouer un rôle dans les sciences humaines.

Il importe cependant de marquer les limites que la méthodologie apporte, par nécessité, aux possibilités de l’intuition. D’abord la doctrine de la science adopte les requisits d’un savoir objectif, et elle récuse les références métaphysiques des philosophies de l’intuition. En outre, dans la mesure même où elle fait le tour des conditions d’un savoir formulable et vérifiable, elle assigne à l’intuition certaines fonctions parmi d’autres fonctions, elle essaie surtout de marquer le lien des certitudes immédiates avec les certitudes médiates et construites. Enfin, la logique scientifique est dans son orientation majeure une réflexion sur la fonction des signes, qui sont soumis à des clauses strictes concernant la désignation des signifiés et la connexion des symboles dans les syntaxes. La fonction des signalements requiert la stabilité des associations plutôt que la patuité des liaisons, et la construction des syntaxes réprime les assurances de l’évidence au profit des règles bien définies. De façon générale l’accord des syntaxes de la science avec les expériences vérificatrices se réalise sans qu’un recours à l’intuition soit nécessaire: il repose sur la correspondance stricte des structures de signes avec les structures relationnelles des domaines décrits. Pour ces raisons, la logique de la science restreint le rôle de l’intuition sous toutes ses formes.

Bases intuitives et conditions formelles des mathématiques

Ce sont les mathématiques qui ont donné lieu à certaines thèses «intuitionnistes», comme il est naturel pour une science qui développe les liaisons d’êtres idéaux soustraits à l’empirie. Les mathématiques cantoriennes se réclament d’une évidence rationnelle pour poser leurs principes fondamentaux. Surtout, les points de vue kantiens concernant l’intuition constructive ont été admis par des mathématiciens comme Henri Poincaré ou Luitzen Egbert Jan Brouwer, qui pensent que l’existence des êtres fondamentaux, les nombres, exige un procédé direct de formation continuée dont ne peut rendre compte aucun procédé logique de définition. Enfin, les références à l’idée d’une imagination créatrice ne sont pas absentes chez les mathématiciens: Édouard Le Roy adoptait les suggestions bergsoniennes pour situer le moment formateur, toujours ouvert, de la pensée qui institue les ordonnances de raisons sur lesquelles opère l’analyse. Plus proche de la tradition cartésienne de l’intuition intellectuelle, Léon Brunschvicg concevait comme intuitive l’initiative de la pensée qui oriente la recherche, choisit les solutions fécondes, préserve le mouvement de l’idée des scléroses du formalisme.

Cependant, il ne saurait être question, pour le mathématicien, de fonder sur des garanties intuitives tout l’édifice formel de la science, mais seulement d’assurer ainsi quelques bases, ou de réserver une place heuristique aux actes de l’imagination, en marge des obligations strictes de la preuve. Le procédé est visible dans la mathématique cantorienne, qui a inspiré largement le logicisme de Frege ou de Russell: les axiomes fondamentaux de la doctrine des ensembles requièrent l’évidence. Ainsi la proposition que tous les ensembles formés des mêmes éléments sont équivalents pour toutes les opérations de composition ou d’inclusion – mais, ceci accordé, la théorie des nombres et l’analyse se développent entièrement sur la base des définitions et des déductions logiques. Encore le formalisme de Hilbert retire-t-il aux axiomes leur caractère d’évidence, et réclame-t-il seulement des preuves portant sur la cohérence et la complétude des axiomes. L’intuitionnisme de Brouwer, il est vrai, emprunte davantage aux évidences opératoires et leur demande de fonder la doctrine des ensembles dénombrables, mais il est caractéristique que la mathématique ultérieure ait écarté celles des conséquences intuitionnistes qui auraient limité l’ampleur des généralités: elle demande seulement à la méthode de l’énumération finie de garantir, au niveau de l’étude métamathématique, la consistance des systèmes formels. Un retour à la conception cartésienne ou kantienne d’un fondement général des mathématiques par l’intuition n’aurait pas de sens.

Intuition et signalement dans les sciences du réel

Les sciences de la nature, qui se sont mises d’emblée sous le signe de l’expérience et des codages expérimentaux, récusaient par méthode les assurances intuitives. Mais cette tendance a été renforcée par l’échec des explications intuitives, utilisant des schémas géométriques ou mécaniques, qui n’ont pu accompagner les progrès de l’analyse. On admet que, dans une physique qui repose sur la reconstruction mathématique des différences expérimentales, l’intuition ne peut jouer qu’un rôle d’adjuvant: elle est présente dans les «modèles» qui sont adjoints à la construction des formules sans déterminer celles-ci, ou elle maintient la recherche orientée dans la direction des grandes vues cosmologiques.

Plus caractéristique encore est l’orientation des sciences humaines, qui ont restreint progressivement le rôle des intuitions compréhensives. Une certaine doctrine des «sciences compréhensives» s’était formée à la fin du XIXe siècle sous l’inspiration de Dilthey, qui affirmait que la connaissance des faits humains repose sur l’interprétation du «sens» des conduites et exclut les procédés de l’analyse mathématique ou causale. Mais cette position s’est révélée intenable dans sa généralité. Les sciences humaines se sont donné des modèles mathématiques seulement plus complexes que ceux des sciences de la matière (ainsi des modèles cybernétiques, stratégiques). Le témoignage de la linguistique a joué un rôle décisif, lorsqu’il est apparu que cette science avait à formuler des lois de structure et de genèse pour décrire des connexions qui échappent normalement à la conscience du sujet parlant. Une distinction tend à s’établir entre la part «nomologique» des sciences humaines, qui pratique la méthode des sciences exactes, et la part «idiologique» de celles-ci (une partie de la psychologie ou de l’histoire) qui approche les faits individuels sur la base des explications concrètes et de la compréhension. Cependant, ce n’est pas une confiance faite à l’intuition inconditionnée, mais plutôt une orientation vers l’analyse méthodique du sens des conduites.

4. L’intuition et le sens dans les perspectives actuelles de l’épistémologie

Ainsi l’idée de l’intuition apparaît comme une idée limite en ce qui concerne l’épistémologie. Lorsqu’on pose une intuition pure de l’objet, on se place en deçà ou au-delà des domaines que la connaissance peut expliciter. En deçà, lorsqu’on se reporte à la présence perceptive qui, comme l’a marqué Maurice Merleau-Ponty, nous fournirait une première image consistante du monde, exempte du mélange des concepts; au-delà, si l’on suit la métaphysique dans ses efforts pour établir un contact direct avec l’être indépendant du discours.

Toutefois, il y a des raisons de refuser l’opposition sans médiats de l’intuition et du logos, et de relever les états mixtes, dans lesquels l’intuition s’exerce en conjonction avec les modes discursifs de la pensée ou avec les modes opératoires de l’action. L’une des vues de base de l’empirisme logique est qu’il n’existe pas de perception qui ne soit articulée déjà par quelque langage, et ne contienne des catégories directrices que la sensation remplit. Et, d’autre part, les philosophies de la praxis nous ont accoutumées à l’idée que l’objet qui s’offre à notre représentation soit informé déjà par notre comportement inconscient vis-à-vis du monde. On pourrait désigner approximativement ce domaine des formes mixtes en disant que les problèmes que l’on posait en termes d’intuition peuvent se reposer en termes de «sens». En effet, une signification est présente quand le sujet s’adresse au monde à travers les langages qu’il emploie ou les conduites qu’il organise. Et ce déplacement des problèmes n’est pas sans importance pour une philosophie de l’art, de la science ou de la conscience.

Que l’art soit le domaine des expériences intuitives, c’est une vérité qu’il est impossible d’éluder, et que Goethe exprimait fortement en disant que l’œuvre apporte une mesure immanente au sensible qu’il ne faut pas confondre avec les métriques abstraites de l’entendement. Toutefois le «sens» de l’œuvre est une intuition très médiatisée: la production même de celle-ci évoque l’intervention d’une technique qui se rectifie sur ses essais, ou d’une écriture qui s’élabore dans le cadre même du texte. En outre, l’œuvre est pénétrée de liaisons symboliques par quoi elle devient langage, et l’on pensera à l’évolution même des codages qui introduisent une mesure variable dans les formes de l’art: systèmes tonals ou picturaux, styles de l’écriture, sont les produits d’une histoire d’ajustements successifs.

D’une manière plus manifeste encore, on a des raisons de dire que l’activité de la science ne repose pas sur une base stable d’évidences, mais qu’elle développe les significations portées par ses langages, et qu’elle arrive ainsi à des évidences médiates. On peut parler d’un projet sémantique de la science, qui formule prospectivement des propositions ou ébauches des systèmes de concepts avant de les soumettre aux clauses d’une analyse radicale, ou bien qui prolonge des procédés opératoires en les soumettant progressivement aux codifications axiomatiques.

Du moment où l’on rattache ainsi les états intuitifs de la conception aux transitions historiques d’un savoir qui change sa logique et ses référentiels, ces états apparaîtront, comme l’avait déjà bien noté Gaston Bachelard, comme des instances très dialectiques: ce sont des instances de blocage, dans la mesure où elles fixent les acquis du passé du savoir; et ce sont des instances de novation, dans la mesure où elles projettent sur le futur des possibilités encore indéterminées.

Ces perspectives ont été bien mises en lumière par les historiens des sciences qui, comme Kuhn ou comme Toulmin, insistent sur le pouvoir qu’exercent les «paradigmes», qui sont des complexes de conceptions, d’images et de pratiques, sur le devenir de la science. Le stock des intuitions dont dispose une collectivité de connaissants fera obstacle ou barrage aux innovations apportées par la recherche. En effet, l’adhésion des savants à une théorie est soutenue, en dehors des régions claires de sa logique ou de sa technique, par un ensemble d’habitudes de pensée ou de pratiques invétérées, qui résistent à l’argumentation au point qu’un renouvellement théorique profond exige, au maximum, l’extinction d’une génération de théoriciens et son remplacement par une autre génération qui est dotée d’un autre registre de compréhension. Cette notation a cependant une contrepartie. On peut associer une part des saisies intuitives à l’allure prospective de la pensée, qui brise des catégories traditionnelles en produisant de nouvelles structures mathématiques, en projetant un nouveau regard sur les choses: dans ce cas, l’intuition représente cette ressource qui permet aux conceptions inédites de devancer les acquisitions de l’expérience et de la méthode.

Le «moment de l’intuition» se présente souvent comme le moment d’une transition entre des langages en voie de constitution. Ainsi la méthodologie de la physique moderne signale l’ampleur des anticipations diraciennes: c’est en donnant une nouvelle formulation dans le langage de la relativité aux équations de distribution des états électroniques que Paul Dirac trouve des lacunes dans l’expression des valeurs de la masse ou de l’énergie, et aperçoit la possibilité de désigner des états négatifs de la masse ou de la charge, que le langage de la physique contemporaine s’occupe d’intégrer. Pour rendre compte de ce mouvement parallèle d’une sémantique qui s’élargit et d’une syntaxe qui se complète, on peut caractériser, comme le fait Georges Bouligand, les mathématiques comme le domaine de l’«intuition continuée». Ou bien on peut reprendre, comme le fait Jean Desanti, une part du vocabulaire phénoménologique: le «champ des objets» est survolé par les «champs de conscience», lesquels cependant accompagnent l’articulation des champs de l’objet. Les liaisons strictes ouvrent constamment des domaines de liaisons virtuelles qui sont les horizons ouverts du savoir.

On pourra revenir de ces conditions sémantiques du savoir aux conditions premières de toute «prise de conscience» qui en présentent des analogues plus réduits, et retrouver certaines indications de la phénoménologie husserlienne. On a noté déjà l’inflexion des problèmes qui conduit celle-ci de la doctrine de l’intuition eidétique vers une doctrine plus fondamentale des significations en devenir. Par cette ultime réduction, non seulement l’intuition sacrifie son intemporalité et reprend une dimension temporelle, mais en outre elle se réincorpore aux éléments médiats, pratiques et symboliques, qui sont les supports concrets de la pensée. Un nouveau domaine d’investigations semble s’offrir à la philosophie moderne: le langage entre au nombre des fonctions transcendantales, que Kant confondait avec la fonction de l’intuition. Mais le problème est dès lors de savoir comment l’intentionnalité de la pensée s’insère dans le langage, prend appui sur lui et l’approprie à ses visées.

intuition [ ɛ̃tɥisjɔ̃ ] n. f.
• 1542; lat. scolast. intuitio, de intueri « regarder attentivement »
1Philos. Forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement. Intuition empirique (sensible ou psychologique), rationnelle (perception de rapports), métaphysique (des êtres dans leur existence ou leur essence). Comprendre par intuition. intuitivement.
2Cour. Sentiment plus ou moins précis de ce qu'on ne peut vérifier, ou de ce qui n'existe pas encore. inspiration, pressentiment; feeling. Avoir une intuition. Avoir l'intuition de ce qui va se passer, d'un danger. prémonition. « Elle eut l'intuition soudaine qu'il n'y avait rien à espérer de cette visite » (Green). Se fier à ses intuitions. Suivre son intuition.
Absolt Avoir de l'intuition : sentir ou deviner les choses. ⇒ flair. Elle a beaucoup d'intuition en affaires.
⊗ CONTR. Déduction, raisonnement.

intuition nom féminin (latin scolastique intuitio, -onis, du latin classique intuitum, de intueri, regarder attentivement) Connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l'expérience. Sentiment irraisonné, non vérifiable qu'un événement va se produire, que quelque chose existe : Avoir l'intuition d'un danger.intuition (expressions) nom féminin (latin scolastique intuitio, -onis, du latin classique intuitum, de intueri, regarder attentivement) Avoir de l'intuition, avoir du flair, deviner les choses. ● intuition (synonymes) nom féminin (latin scolastique intuitio, -onis, du latin classique intuitum, de intueri, regarder attentivement) Connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement...
Contraires :
- déduction
Sentiment irraisonné, non vérifiable qu'un événement va se produire, que...
Synonymes :
- prémonition

intuition
n. f.
d1./d Connaissance directe et immédiate, sans recours au raisonnement. Intuition sensorielle.
d2./d Pressentiment. Avoir l'intuition de ce qui va arriver.

⇒INTUITION, subst. fém.
A. — PHILOS. Connaissance directe et immédiate d'une vérité qui se présente à la pensée avec la clarté d'une évidence, qui servira de principe et de fondement au raisonnement discursif. Intuition directe, fondamentale, première, pure; intuition de l'espace, du temps; connaître une vérité par intuition. Il n'y a aucune vérité essentielle que l'intuition ne saisisse; les yeux sont ouverts et l'on voit sans effort (MAINE DE BIRAN, Journal, 1823, p. 394). Tous les mystères lui étaient dévoilés, dans une intuition immédiate. C'était une pensée sans effort, et qui, par conséquent, excluait le raisonnement et le souvenir (OZANAM, Philos. Dante, 1838, p. 202). L'intuition du nombre pur (...) qui peut engendrer le véritable raisonnement mathématique (H. POINCARÉ, Valeur sc., 1905, p. 22) :
1. ... l'intuition, regard simple de la pure intelligence qui épuise son objet lorsqu'il le perçoit clairement et qui donc ne peut faillir dans cet acte. Et ainsi se trouve défini à partir du critère cartésien de la vérité, le premier des procédés fondamentaux de la méthode : l'intuition.
H.-D. GARDEIL, Les Étapes de la philos. idéaliste, Paris, Vrin, 1935, pp. 54-55.
En partic.
[Chez Kant et ses héritiers] Connaissance immédiate d'une réalité présente actuellement à l'esprit.
[L'obj. de l'intuition est une réalité existant en soi, transcendante] Intuition intellectuelle. Le noumène au sens négatif est la chose en soi, en tant qu'elle n'est pas objet de notre intuition sensible. Le noumène au sens positif est la chose en soi, en tant qu'elle est objet d'une intuition intellectuelle (R. VERNEAUX, Critique de la Critique de la raison pure de Kant, Paris, Aubier Montaigne, 1972, p. 163).
[L'obj. de l'intuition est fourni par la sensibilité] Intuition sensible. Ce que Kant exprime en disant que toutes nos intuitions sont sensibles, ou, en d'autres termes, infra-intellectuelles (BERGSON, Évol. créatr., 1907, p. 359). Il n'y a que des intuitions sensibles et point d'intuitions intellectuelles, du moins pour l'homme. Dans une intuition intellectuelle en effet, l'esprit se donnerait à lui-même l'objet qu'il voit; mais un tel mode de connaissance n'appartient qu'à l'Être suprême; l'intuition humaine suppose qu'un objet est donné qui affecte notre esprit (G. PASCAL, La Pensée de Kant, Paris, Bordas, 1966, pp. 45-46).
♦ [Chez Bergson] Un absolu ne saurait être donné que dans une intuition, tandis que tout le reste relève de l'analyse. Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable (BERGSON, La Pensée et le mouvant, Genève, A. Skira, 1946 [1934], p. 174).
THÉOL. ,,Vision claire et certaine de Dieu telle que les bienheureux l'ont dans le ciel`` (Ac. 1935). Intuition de Dieu, de la divinité; intuition mystique.
B. — Idée claire ou confuse; action de percevoir, d'apercevoir ou d'entrevoir ce qui est actuellement inconnu, indémontrable. Raisonner par intuition. La logique et l'intuition ont chacune leur rôle nécessaire. Toutes deux sont indispensables. (...) l'intuition est l'instrument de l'invention (H. POINCARÉ, Valeur sc., 1905, p. 29). Bode eut l'intuition qu'il s'agissait de la planète que l'on recherchait (Hist. gén. sc., t. 3, vol. 1, 1961, p. 148). Buffon, l'un des premiers, eut l'intuition que ces ossements avaient appartenu à des êtres disparus, sans équivalents exacts dans le monde actuel (Hist. gén. sc., t. 3, vol. 1, 1961p. 503) :
2. L'intuition ressemble au génie créateur lui-même qui devance son siècle et qui fait à lui tout seul le travail d'une génération : comme l'individualité géniale vaut, en force créatrice, l'espèce entière, ainsi une seconde d'intuition vaut des mois d'analyse laborieuse et de patiente synthèse discursive.
JANKÉL., Je-ne-sais-quoi, 1957, p. 50.
C. — Action de deviner, pressentir, sentir, comprendre, connaître quelqu'un ou quelque chose d'emblée, sans parcourir les étapes de l'analyse, du raisonnement ou de la réflexion; résultat de cette action; aptitude de la personne capable de cette action. Don d'intuition, se fier à son intuition. Les hommes rient souvent des intuitions des femmes. Elles choquent leur logique, heurtent leurs calculs, à moins encore qu'elles ne dévoilent leurs passions les mieux celées (DANIEL-ROPS, Mort, 1934, p. 326) :
3. Ainsi l'intuition s'oppose aussi bien à l'expérience qu'au raisonnement. L'intuition joue pour un cas nouveau, imprévu, urgent. À première vue on éprouve la confiance ou l'amitié à l'égard d'un homme. À première vue on juge une affaire...
ALAIN, Propos, 1934, p. 1227.
[Au niveau de l'instinct, du pressentiment] Avoir une intuition vague, l'intuition d'un événement grave; les intuitions infaillibles de l'instinct. Peu à peu, une intuition inexpliquée d'un péril qui le menaçait lui vint. Ainsi qu'une bête qui flaire un ennemi caché, il regarda avec précaution en lui (HUYSMANS, En route, t. 2, 1895, p. 170). Quand M. Octave reçut la lettre de Chandelier, il eut l'intuition, vraiment extraordinaire, que Léon était mort (MONTHERL., Célibataires, 1934, p. 907) :
4. Le petit, paraît-il, a eu comme une intuition terrible : il s'est mis à réclamer sa mère avec cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui..
FRAPIÉ, Maternelle, 1904, p. 151.
[Au niveau de l'affectivité, de la sympathie] Les intuitions de l'amour; comprendre ce qui se passe dans le cœur ou dans l'esprit de qqn par intuition. Il avait l'intuition des âmes; et, sans en avoir l'air, il lisait dans celle de son jeune voisin (ROLLAND, J.-Chr., Maison, 1909, p. 1032) :
5. Pour reconnaître cet amour, je n'eus pas besoin d'une analyse détaillée (...). Ce fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont absolument vraies.
BOURGET, Disciple, 1889, p. 185.
[Au niveau du sentiment esthétique] Intuition artistique. L'intuition poétique d'un Gœthe (...) dans laquelle il semble que tout l'univers vienne se refléter : nature, hommes et dieux : l'univers cosmique, non l'univers de savant démonté rouage par rouage (RUYER, Esq. philos. struct., 1930, p. 80). La fameuse Prière, où Renan déclare qu'aussitôt qu'il a vu le Parthénon il a eu l'intuition de la beauté parfaite (THIBAUDET, Réflex. litt., 1936, p. 206) :
6. ... Pfitzner qui, dans une analyse de la rêverie de Schumann, avait tenté de prouver que la poésie géniale de la rêverie, fruit d'une mystérieuse intuition, était techniquement... inanalysable.
SAMUEL, Art mus. contemp., 1962, p. 206.
[Au niveau de la finesse, de la pénétration, de la perspicacité] Intuition clinique, psychologique; intuition géniale, surprenante. Chez les deux frères, l'observation, l'intuition, le flair sont des dons (PESQUIDOUX, Chez nous, 1923, p. 37). Ma cousine qui est tout intuition et capte les pensées d'autrui comme on attrape des papillons avec un filet (GREEN, Journal, 1945, p. 201) :
7. Par une intuition de ce genre, l'homme de guerre saisit au vol le moment critique d'une bataille et fait donner à point nommé les réserves qui décideront du sort des armes; par une intuition de ce genre, le clinicien saisit au vol la minute décisive d'une intervention chirurgicale.
JANKÉL., Je-ne-sais-quoi, 1957, p. 127.
Intuition féminine. Forme d'intuition passant pour être plus développée chez les femmes que chez les hommes. Elle comprenait, de toute son intuition féminine, le sens de la comédie immonde qu'il avait jouée (DANIEL-ROPS, Mort, 1934, p. 39).
[Au niveau de la clairvoyance, de la prescience ou de la divination] Intuition prophétique; les intuitions du rêve. Il dut avoir au moment décisif (...) une brusque intuition de son éclatante destinée (FRANCE, Génie lat., 1909, p. 256). On comprend l'importance que Jeanne d'Arc, avec une intuition merveilleuse, attacha à faire sacrer le dauphin sans délai (BAINVILLE, Hist. Fr., t. 1, 1924, p. 117) :
8. O prodige! (...) elle [la Sibylle] rompt les barrières du temps et de l'espace, et par intuition connaît ce que ses sens et sa raison ignorent...
BARRÈS, Mystère, 1923, p. 16.
REM. 1. Intuitionnel, -elle, adj., hapax. Qui relève de l'intuition. Il s'agit en somme de savoir si le symbolisme de l'image est de nature logique ou intuitionnelle — au sens de l'irrationnel et du subconscient (Traité sociol., 1968, p. 283). 2. Intuitionner, verbe trans., hapax. Percevoir par intuition. Plus exactement, nous connaissons deux termes (2 et 4) et nous intuitionnons, nous « sommes » le terme (3) (RUYER, Conscience, 1937, p. 6).
Prononc. et Orth. : []. Att. ds Ac. dep. 1762. Étymol. et Hist. 1. [Fin XIVe s. d'apr. BL.-W.1-5] 1542 « action de contempler » (P. DE CHANGY, De l'office du mary, chap. 14 ds HUG.); 2. 1752 « connaissance immédiate » (Trév. Suppl.); 3. 1831 « pressentiment qui nous fait deviner ce qui est ou doit être » (BALZAC, Peau chagr., p. 264). Empr. au lat. scolast. intuitio, déjà attesté à basse époque au sens de « vue, regard » (NIERM.), lui-même dér. de intueri « regarder attentivement; avoir la pensée fixée sur ». Fréq. abs. littér. : 1 315. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 533, b) 674; XXe s. : a) 2 290, b) 3 399.

intuition [ɛ̃tɥisjɔ̃] n. f.
ÉTYM. 1542; lat. scolast. intuitio, de intuitum, supin de intueri « regarder attentivement ».
1 Didact. et cour. (L'intuition). Forme de connaissance, directe et immédiate, qui ne recourt pas au raisonnement (→ Cœur, cit. 162, Pascal).Théol. Vision directe de Dieu.Philos. || Intuition psychologique : connaissance immédiate par un sujet de ses états de conscience. || Intuition et introspection. || Intuition sensible. || L'intuition de qqch. par qqn. || La première intuition que nous avons des choses est une synthèse vague et confuse (→ Analyse, cit. 6). || Intuition métaphysique, qui saisit directement l'existence, l'essence d'un être. || Intuition cartésienne (→ Chose, cit. 7). || Le cartésianisme (cit. 1), philosophie de l'intuition. Intuitionnisme. || Intuition intellectuelle, qui nous fait saisir des rapports. || Intuition d'évidence ou rationnelle, qui nous fait saisir ce qui est indémontrable. || Les axiomes sont saisis par intuition.Intuition d'invention ou divinatrice, qui fait saisir spontanément à la conscience ce qui n'est pas encore démontré ou réalisé (seul ce sens est passé dans le langage courant). || L'intuition, vision d'une vérité et la démonstration (cit. 6) qui en fait la preuve. || L'intelligence doit achever (cit. 14) l'œuvre de l'intuition.L'intuition, par Kant et les kantiens, est la connaissance immédiate d'une réalité actuellement présente à l'esprit. || L'intuition, telle que la conçoit Bergson, est opposée à l'intelligence et à la pensée conceptuelles.
1 J'ai dit combien l'intuition du nombre pur (…) diffère de l'intuition sensible dont l'imagination proprement dite fait tous les frais (…) malgré les exceptions dont nous venons de parler, il n'en est pas moins vrai que l'intuition sensible est en Mathématiques l'instrument le plus ordinaire de l'invention.
H. Poincaré, Valeur de la science, I, p. 32, 34.
2 Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable. Au contraire, l'analyse est l'opération qui ramène l'objet à des éléments déjà connus, c'est-à-dire communs à cet objet et à d'autres (…) Il y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple analyse. C'est notre propre personne… C'est notre moi qui dure.
H. Bergson, la Pensée et le Mouvant, VI.
3 Les découvertes de l'intuition doivent toujours être mises en œuvre par la logique. Dans la vie ordinaire comme dans la science, l'intuition est un moyen de connaissance puissant, mais dangereux. Il est difficile parfois de la distinguer de l'illusion.
alexis carrel, l'Homme, cet inconnu, IV, II.
(Une, des intuitions). Connaissance intuitive quant à un objet; opération ou résultat de cette connaissance. || « Le raisonnement abstrait est une suite d'intuitions » (Lagneau).
2 (Déb. XIXe). Cour. Sentiment plus ou moins précis de ce qu'on ne peut vérifier, de ce qui n'existe pas encore. Aperception (littér.), inspiration, pressentiment. || Faculté d'intuition (→ Éclairer, cit. 11).Avoir l'intuition de qqch. || Avoir l'intuition de ce qui va se passer. || J'en ai l'intuition. || Avoir l'intuition que qqch. va se passer. || Comprendre, saisir, sentir, découvrir, prévoir qqch. par intuition, par l'intuition.Se fier à ses intuitions. || Il a d'étonnantes intuitions. || Par une sorte d'intuition subtile (→ Perspicacité, cit. 2).
4 Desplein possédait un divin coup d'œil : il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou naturelle qui lui permettait d'embrasser les diagnostics particuliers à l'individu, de déterminer le moment précis, l'heure, la minute à laquelle il fallait opérer, en faisant la part aux circonstances atmosphériques et aux particularités du tempérament.
Balzac, la Messe de l'athée, Pl., t. II, p. 1148.
5 L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie, l'hostilité ruineraient mes espérances.
Balzac, le Lys dans la vallée, Pl., t. VIII, p. 806.
6 Souvent je doute (…) si, par quelque intuition exquise, elle n'est pas secrètement et comme mystiquement avertie de tout ce que je fais loin d'elle (…)
Gide, Et nunc manet in te, p. 106.
7 (…) autant d'accusations qui ne résistaient pas cinq minutes à l'examen, à cette intuition clairvoyante que la présence, le contact direct, éveillent chez un observateur quelque peu doué de flair.
Martin du Gard, les Thibault, t. VII, p. 103.
8 Elle eut l'intuition soudaine qu'il n'y avait rien à espérer de cette visite (…)
J. Green, Adrienne Mesurat, III, VIII.
Absolt : l'intuition. || Avoir de l'intuition; montrer de l'intuition en, dans une affaire. Deviner; divination, flair (→ Falloir, cit. 31; → aussi être bien inspiré). || Il, elle a beaucoup d'intuition en affaires. Intuitif.
CONTR. Raisonnement.
DÉR. Intuitionnel, intuitionner, intuitionnisme, intuitionniste.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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